Le Manuel de San Remo et l'architecture juridique de la guerre navale moderne
Un examen rigoureux du Manuel de San Remo, explorant son rôle en tant que reformulation définitive du droit international régissant les conflits armés en mer et son interaction avec la CNUDM.
La codification du droit de la guerre navale est demeurée largement stagnante pendant la majeure partie du vingtième siècle, ancrée dans les Conventions de La Haye de 1907 qui, bien que fondatrices, n’ont pas su tenir compte des bouleversements technologiques maritimes ni de l’émergence de la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer (CNUDM). Le Manuel de San Remo sur le droit international applicable aux conflits armés en mer, adopté en 1994, s’est imposé comme un instrument correctif essentiel. Bien qu’il constitue techniquement une reformulation du droit existant — fruit de l’Institut international de droit humanitaire —, son influence a imprégné les manuels militaires et le raisonnement judiciaire, comblant ainsi efficacement le fossé entre la coutume historique et les réalités opérationnelles contemporaines.
Contrairement à ses équivalents terrestres, la guerre navale se déroule dans un milieu partagé, largement internationalisé et vital pour le commerce mondial. La complexité juridique des conflits maritimes découle de la nécessité de concilier les droits des belligérants avec ceux des États neutres et la préservation du milieu marin. Cette tension est au cœur du Manuel de San Remo, qui cherche à articuler le cadre de la CNUDM de 1982 — conçu pour la gouvernance en temps de paix — avec le droit des conflits armés (DCA). La présente étude évalue le rôle du manuel dans la jurisprudence moderne, son traitement du ciblage, des blocus et de la neutralité, ainsi que sa pertinence durable à l’ère des systèmes autonomes et des capacités cybernétiques.
Le double cadre : harmoniser la CNUDM et le DCA
L’un des principaux défis relevés par le Manuel de San Remo concerne l’applicabilité de la CNUDM en période de conflit armé. Si la CNUDM offre un cadre exhaustif régissant la souveraineté et la juridiction maritimes, son silence sur le droit de la guerre a créé un vide normatif. Le Manuel précise que le statut juridique des zones maritimes — mer territoriale, zone contiguë et zone économique exclusive (ZEE) — perdure durant un conflit, mais qu’il se trouve superposé aux droits et obligations des belligérants et des neutres.
Plus précisément, le Manuel réaffirme le principe selon lequel, si les belligérants peuvent mener des hostilités en haute mer et dans la ZEE des États neutres (sous réserve de contraintes spécifiques), ils ne doivent pas conduire d’opérations dans la mer territoriale neutre. Cette distinction est essentielle au maintien de la stabilité du commerce international. Le Manuel intègre ainsi les concepts de nécessité et de proportionnalité issus du droit international général, tels qu’énoncés par la Cour internationale de Justice (CIJ) dans l’affaire Nicaragua c. États-Unis (1986), et les applique à l’environnement tactique singulier de l’océan.
Comment le Manuel de San Remo définit-il les objectifs militaires en mer ?
Le principe de distinction constitue la pierre angulaire du droit international humanitaire, mais son application en mer se heurte à des difficultés particulières. En vertu de la règle 40 du Manuel de San Remo, les objectifs militaires sont définis comme les biens qui, par leur nature, leur emplacement, leur destination ou leur utilisation, apportent une contribution effective à l'action militaire et dont la destruction, la capture ou la neutralisation, totale ou partielle, offre un avantage militaire précis. Cette définition reprend celle de l'article 52 du Protocole additionnel I aux Conventions de Genève, tout en l'adaptant au domaine maritime.
Les navires sont classés selon leur fonction et leur propriétaire. Les navires de guerre ennemis constituent toujours des cibles légitimes, quelle que soit leur activité immédiate. Le statut des navires marchands est toutefois plus nuancé. La règle 60 énonce les conditions dans lesquelles les navires marchands ennemis perdent leur protection, notamment lorsqu'ils commettent des actes de belligérance, agissent comme auxiliaires des forces armées ennemies ou refusent d'obtempérer à un ordre de stopper. De manière plus controversée, la règle 67 traite de la prise pour cible des navires marchands neutres, une disposition fortement influencée par la guerre des pétroliers des années 1980. Un navire neutre ne devient un objectif militaire que s'il apporte une contribution effective à l'action militaire de l'ennemi, par exemple en transportant de la contrebande ou en violant un blocus, et uniquement après qu'un avertissement clair a été ignoré.
| Type de navire | Statut juridique | Conditions d'une attaque licite |
|---|---|---|
| Navire de guerre ennemi | Objectif militaire | Toujours susceptible d'être pris pour cible en vertu du droit des conflits armés. |
| Navire marchand ennemi | Protégé (règle générale) | Perte de protection s'il est intégré à l'effort militaire ou s'il résiste à une visite. |
| Navire marchand neutre | Protégé (protection stricte) | Susceptible d'être pris pour cible uniquement s'il apporte une contribution militaire directe ou viole un blocus. |
| Navires-hôpitaux | Exemptés | Inviolables en vertu de la deuxième Convention de Genève ; doivent être clairement marqués. |
Quelles sont les exigences juridiques applicables à un blocus naval en droit international ?
Le blocus demeure l'un des instruments les plus puissants et les plus complexes sur le plan juridique de la guerre navale. Le Manuel de San Remo modernise les exigences initialement établies par la Déclaration de Paris de 1856 et la Déclaration de Londres de 1909. Aux termes des règles 93 à 104, un blocus doit être déclaré, notifié à tous les États et, point essentiel, être effectif. L'exigence d'effectivité signifie que le blocus doit être maintenu par une force suffisante pour rendre dangereuse toute tentative d'entrée ou de sortie. Les blocus fictifs, qui n'existent que par décret sans présence physique, sont interdits.
La jurisprudence moderne, en particulier le rapport Palmer de 2011 (Groupe d’enquête du Secrétaire général sur l’incident de la flottille du 31 mai 2010), a réaffirmé la position du Manuel quant à la légalité des blocus. Le Manuel introduit des garanties humanitaires qui étaient absentes du droit coutumier antérieur. La règle 102 interdit de déclarer un blocus si son seul but est d’affamer la population civile ou si les souffrances infligées à celle-ci sont disproportionnées par rapport à l’avantage militaire attendu. Cela traduit l’évolution du droit des droits de l’homme et son influence sur la stratégie navale. En outre, si la population civile n’est pas adéquatement approvisionnée en denrées alimentaires et en fournitures médicales essentielles, la puissance qui impose le blocus doit autoriser le libre passage de ces secours, sous réserve de dispositions techniques incluant le droit de visite.
La guerre sous-marine et l’héritage du Protocole de Londres
Le Manuel aborde l’histoire controversée de la guerre sous-marine, qui fut un point de friction juridique après les deux guerres mondiales. Les règles 72 à 77 intègrent le Protocole de Londres de 1936 relatif à la guerre sous-marine dans la pratique contemporaine. Les sous-marins sont soumis aux mêmes règles de la guerre navale que les navires de surface. Plus précisément, un sous-marin ne peut couler un navire de commerce sans avoir préalablement mis les passagers, l’équipage et les documents de bord en lieu sûr, sauf si le navire refuse obstinément de s’arrêter ou oppose une résistance active. Le Manuel reconnaît la réalité technologique de la furtivité, mais refuse d’accorder aux sous-marins une dérogation juridique aux exigences humanitaires applicables à la capture et à la destruction.
La protection du milieu marin
Contrairement aux instruments antérieurs, le Manuel de San Remo prend explicitement en considération les conséquences environnementales des opérations navales. La règle 44 prescrit aux belligérants de veiller à protéger le milieu naturel contre les dommages étendus, durables et graves. Cette formulation est empruntée à l’article 35, paragraphe 3, du Protocole additionnel I. Dans le contexte d’un conflit maritime, cela implique d’éviter la destruction de pétroliers ou de plateformes offshore sauf nécessité absolue, comme l’ont illustré les catastrophes écologiques provoquées par le ciblage d’infrastructures pétrolières lors de conflits passés. L’Avis consultatif sur la licéité de la menace ou de l’emploi d’armes nucléaires rendu par la CIJ (1996) a souligné que, si les traités environnementaux ne sont pas nécessairement suspendus en temps de guerre, les exigences de nécessité et de proportionnalité intègrent des considérations environnementales.
La neutralité et l’espace contesté de la ZEE
Le concept de neutralité est sans doute celui que l’avènement de la CNUDM a le plus mis à l’épreuve. En vertu de la XIIIe Convention de La Haye de 1907, les eaux neutres se limitaient à la mer territoriale. Toutefois, avec la création de la ZEE de 200 milles marins, une part importante de l’océan est devenue une zone de droits neutres fonctionnels. Le Manuel de San Remo précise que, si la ZEE ne constitue pas une « eau neutre » au même titre que la mer territoriale, les belligérants doivent tenir « dûment compte » des droits de l’État côtier neutre. Cela implique notamment d’éviter d’endommager les pipelines sous-marins, les câbles et les îles artificielles.
Le Manuel de San Remo représente une synthèse pragmatique entre la coutume navale traditionnelle et les impératifs humanitaires de la fin du XXe siècle. Il ne vise pas à abolir la guerre navale, mais à la soumettre à l’état de droit dans un espace maritime toujours plus encombré et interconnecté.
Le statut des câbles sous-marins, qui transportent plus de 95 % des données mondiales, est abordé à la règle 37. Les belligérants sont invités à s’abstenir de toute ingérence dans les câbles reliant des États neutres ou un État neutre à un État belligérant, sauf si cette ingérence répond à une nécessité militaire urgente. Cette règle revêt une pertinence croissante alors que les opérations cybernétiques et la sécurité physique des câbles deviennent centrales dans les conflits modernes.
Le poids jurisprudentiel du Manuel
Bien que le Manuel de San Remo ne soit pas un traité, ses dispositions ont été citées par des juridictions internationales et intégrées aux manuels de droit naval des États-Unis, du Royaume-Uni, de l’Allemagne et de l’Australie. Son rôle dans l’identification de l’opinio juris est considérable. Ainsi, dans l’Affaire du navire Saiga (n° 2) (Saint-Vincent-et-les-Grenadines c. Guinée) portée devant le Tribunal international du droit de la mer (TIDM), la cour s’est penchée sur l’usage de la force dans le cadre de l’application de la loi en mer. Bien qu’il s’agisse d’une affaire survenue en temps de paix, l’insistance de la cour sur la nécessité et la proportionnalité de la force faisait écho aux normes codifiées à San Remo.
Par ailleurs, les dispositions du Manuel relatives à la capture des prises et au jugement des tribunaux de prises demeurent la référence pour les États exerçant le droit de visite et de recherche. Les exigences procédurales du droit des prises, quoique rarement appliquées au XXIe siècle, constituent un garde-fou essentiel contre la saisie arbitraire de biens privés en mer.
Les défis à venir : intelligence artificielle, drones et cyberguerre
Tandis que nous nous tournons vers l'avenir, le Manuel de San Remo se heurte aux défis posés par des technologies émergentes que ses rédacteurs ne pouvaient pleinement anticiper. L'essor des systèmes maritimes sans équipage (UMS), notamment les véhicules sous-marins autonomes (AUV) et les drones de surface, soulève des questions quant à la définition d'un « navire » et d'un « navire de guerre ». Un bâtiment autonome peut-il exercer le droit de visite et de fouille ? Comment les règles relatives aux précautions dans l'attaque s'appliquent-elles aux systèmes de ciblage pilotés par l'intelligence artificielle ?
De plus, l'intégration des opérations cybernétiques dans la stratégie navale complique les règles du Manuel relatives aux blocus et aux zones d'exclusion. Un « cyberblocus » qui perturbe l'infrastructure numérique d'un port sans présence physique pourrait produire les mêmes effets qu'un blocus traditionnel, mais échappe actuellement aux définitions explicites du manuel. Les universitaires sont de plus en plus nombreux à appeler de leurs vœux un « San Remo 2.0 » ou une mise à jour similaire afin de prendre en compte ces sauts technologiques tout en préservant les protections humanitaires fondamentales et les droits des neutres établis en 1994.
Conclusion
Le Manuel de San Remo sur le droit international applicable aux conflits armés en mer demeure l'expression la plus autorisée du droit de la guerre maritime. En conciliant les traditions de La Haye de 1907, le cadre de la CNUDM de 1982 et les Protocoles additionnels de 1977, il offre une architecture juridique stable tant aux commandants de forces navales qu'aux juristes internationaux. Si la nature des plateformes maritimes est appelée à évoluer — des cuirassés aux drones autonomes —, les exigences fondamentales de distinction, de proportionnalité et de protection des droits des neutres demeurent immuables. Le Manuel constitue un rempart essentiel contre l'escalade incontrôlée des conflits maritimes, garantissant que, même dans le feu de l'action, la mer reste un espace régi par le droit international.
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